Jorge Amat – galérie Raulin Pompidou

Jorge Amat en démineur des songestexte d’Hubert Haddad

Tout commence avec les rêves, instable soubassement des nuées du réel – à croire que l’image en procède. Les globes oculaires roulent dans l’orbe des mondes et s’emplissent « des ombres et des reflets qu’on voit dans les eaux » (Platon).  Pour Jorge Amat, cinéaste libertaire engagé, maître du reportage rétrospectif et du film documentaire mêlant plans fixes et paroles vivantes, la pratique du  montage est à ce point prioritaire que, s’arrêtant aujourd’hui au plan, à l’image, il va effectuer sur celle-ci une investigation verticale, en profondeur comme en surface, au moyen du collage interprétatif, d’un exercice de détournement narratif quasi allégorique, de dramatisation baroque d’une représentation conventionnelle (clichés de famille, photos  anciennes) ou privilégiée (ruines, intérieurs délabrés, paysages photographiés pour leur instance évocatoire).  L’image devient en soi invitation onirique, manière de séance filmique instantanée. Aussi, peu importe qu’elle soit prise sur le vif, en maraude dans les labyrinthes intriqués de la réalité et de la mémoire, ou pêchée à main nue dans quelque vieille boite à chaussures ou album séculaire au fond d’une brocante.   

La magie de la photographie argentique, cette fixation de l’image par usage de procédés physico-chimiques, réside dans sa possibilité même : que le regard puisse s’objectiver “sans recours aux transmissions toutes conventionnelles d’un langage” (Paul Valéry), tient son prodige de la nature photonique de la lumière et des vertus afférentes des sels d’argent.

Par sérendipité – un de ces heureux hasard transformés en expérience –, on aurait pu découvrir bien avant Niepce et Daguerre, au secret de quelque chambre noire circonstancielle, le principe de l’impression optique, grâce au bitume d’argent connu depuis l’Antiquité. À côté de la photographie numérique, l’effet miraculeux de véronique  (ou d’image d’Edesse) des bons vieux calotypes demeure pour nous à peu près intact : l’instant qui passe, fixé dans son mouvement subtil et son détail, toute cette fugacité expressive que le peintre a longtemps induit sans vraiment la circonscrire, depuis les Bellini, Léonard ou Bruegel – et bien avant que ne tente de l’investir plus tard, au terme du décrochement figuratif, l’abstraction en ses diverses approches –, gardent leur mystère sous forme d’icônes labiles, empreintes des passions défuntes ou simples pelures du temps.  C’est en 1800 que Wedgwood conçut ce qu’il nomme “le dessin photographique”; d’emblée, l’écriture de la lumière fut donc pensée comme une captation d’essence esthétique. Mais après Talbot et Nadar, l’impression objective de l’image vint concurrencer la peinture tout en libérant celle-ci d’un stade du miroir multiséculaire. Au-delà du pictorialisme, à mesure que les perfectionnements de la technique rapprochaient du simple regard les modalités d’investigation photographique, Man Ray, Raoul Ubac, Brassaï, Wols et quelques autres interrogèrent souvent en peintres ce mode d’effraction des apparences.

De tempérament baroque, avec des échappées de funambule ou d’homme-oiseau épris du vertige des perspectives, Jorge Amat poursuit son énigmatique exercice d’effeuillage intrapsychique. En cette partie très disserte de ses chroniques du regard, il collecte les supports avec une ivresse d’iconolâtre sacrilège.  L’oxymore règne dans ces productions néo-picturales qui mettent en jeu les violentes dualités du sexe et de la mort, des traditions les plus consensuelles et de leur jubilatoire profanation, du sacré toujours agissant au revers de ses allègres violations.  Le croisement (du vivant et de l’inerte), les fastes réversibles du vêtu et du dévêtu, de l’exhibé et du dissimulé, l’invocation théâtrale de la Mort, squelettes et sépulcres, sur fond de déliquescence archéologique ou paysagère, de menace de ruine et d’effacement : symbolisme et matiérisme partout s’opposent et s’étreignent. Tout est palimpseste dans l’œil du rêveur. Amat récupère et recycle en courtier d’un autre monde les accessoires oubliés, objets orphelins des rues, des décharges enchantées ou des arrière-boutiques.

Détournées avec une ferveur nécrophile, les photos de mariage, rurales, populaires ou façon Belle Époque, les intérieurs pourrissants avec ou sans personnages, toutes les épaves des vies closes exaltées dans leurs immersions chimériques, subissent pareillement le travail du rêve : altération, distorsion, hybridation. Amat nous instruit des lendemains de l’apocalypse, en héritier du surréalisme bunuélien comme de l’art espagnol des vanités.

Passer une nuit en prison, dit à peu près Werner Herzog, peut être une bonne chose si cela permet de réussir une photo. Dans cet esprit, l’intrépide Amat n’hésiterait pas à loger une nuit en enfer. Son théâtre baroque où défilent les cimetières et les palais, les souterrains pulvérulents et les cabinets d’illusions semble n’avoir pour principe et enjeu que les métamorphoses de l’apparence entre l’abîme des coulisses et les ténèbres de l’avant-scène. L’art est une machine infernale qu’il faut savoir manier en démineur.

Hubert Haddad

Rencontre avec les métamorphoses de Denis Lavant

Le travail avec Denis Lavant, passant à travers les poèmes, textes d’Artaud, de Lautréamont ou du marquis de Sade devient souvent un jeux de rôle, de masque où Denis se métamorphose en quelqu’un d’autre…ce n’est plus lui …il est comme possédé par un dibbouk et là moi j’appuie sur le bouton de l’appareil photo.

Avec le confinement je n’ai vu presque personnes et surtout je me suis trouvé a n’avoir que moi même comme modèle.

Donc voici trois mois de travail pendant le confinement.

Une façon plus ou moins artistico-literaire de fouiller dans soi même.

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Depuis des années sans savoir pourquoi j’ai acheté et collectionné des photos de mariages des années 1900. Une nuit j’ai rêvé que je déshabillais une des mariée. » La mariée mise à nu » …voilà comment a commencé cette nouvelle série…

Depuis toujours j’ai eu ce besoin de fabriquer, de détourner les images, les photos pour en faire une autre histoire, pour rentrer dans un autre monde, celui de l’imaginaire…des rêves dont je ne suis pas le propriétaire, mais le passeur (comme le dit si bien Hubert Haddad).

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